Dans les profondeurs de la Bosnie-Herzégovine, à une trentaine de kilomètres au nord de Sarajevo, se dresse un site qui défie l’imagination et remet en question les fondements mêmes de notre compréhension de l’histoire humaine. Près de la petite ville de Visoko, une colline verdoyante, connue sous le nom de Visočica, a été au centre d’une controverse retentissante depuis 2005, lorsque Semir Osmanagić, un entrepreneur et chercheur américano-bosnien, a proclamé qu’il ne s’agissait pas d’une simple formation naturelle, mais de la plus ancienne pyramide construite par l’homme, datant de près de 25 000 ans. Ce qui semblait au départ être une affirmation audacieuse, voire farfelue, a pris une tournure spectaculaire avec des découvertes récentes qui continuent d’alimenter un débat passionné entre sceptiques et partisans.

Tout a commencé lorsque Osmanagić, fasciné par la symétrie apparente de la colline, a décidé d’explorer cette anomalie géographique. Avec une boussole et des calculs sommaires, il a observé que les flancs de Visočica formaient des angles précis, orientés vers les points cardinaux, un alignement souvent associé aux pyramides antiques. Rapidement, il a baptisé cette structure la “Pyramide du Soleil” et a avancé l’hypothèse qu’elle faisait partie d’un complexe plus vaste, incluant d’autres formations voisines comme la “Pyramide de la Lune” et la “Pyramide du Dragon”. Selon lui, ces édifices auraient été érigés par une civilisation avancée bien avant l’apparition des premières sociétés complexes connues en Europe. Pour étayer ses dires, il a créé la Fondation du parc archéologique de la Pyramide bosnienne du Soleil et lancé des fouilles avec l’aide de volontaires venus du monde entier.
Les premières découvertes ont été stupéfiantes. Sous des couches de terre et de végétation, les équipes ont mis au jour des blocs de pierre taillés et un réseau de tunnels souterrains s’étendant sur des kilomètres, connu sous le nom de Ravne. Ces galeries, parfois obstruées par des débris, contiennent des plaques de céramique massives et des gravures mystérieuses, dont certaines semblent représenter des symboles préhistoriques. Plus troublant encore, des analyses au carbone 14 effectuées sur des résidus organiques trouvés dans un matériau assimilé à du béton ont révélé un âge d’environ 25 000 ans, une datation qui place ces structures bien au-delà des pyramides égyptiennes ou même de Göbekli Tepe en Turquie, considéré comme le plus ancien site monumental connu, vieux de 11 000 ans. Si ces résultats sont exacts, ils suggèrent l’existence d’une civilisation capable de prouesses architecturales à une époque où l’Europe était censée être peuplée uniquement de chasseurs-cueilleurs nomades.

Pourtant, ces affirmations ont suscité une levée de boucliers dans la communauté scientifique. Dès 2006, des archéologues et géologues européens, dont Anthony Harding, président de l’Association européenne des archéologues, ont dénoncé ce qu’ils qualifient de “pseudo-archéologie”. Pour eux, Visočica et les autres “pyramides” ne sont que des formations géologiques naturelles, des chevrons sculptés par l’érosion et les mouvements tectoniques. Les tunnels, selon des experts comme Enver Imamović, professeur à l’Université de Sarajevo, seraient les vestiges d’anciennes mines, peut-être exploitées à l’époque romaine pour l’or. Les datations au carbone 14, bien que techniquement valides, sont contestées dans leur interprétation : les matériaux organiques pourraient avoir été contaminés ou mal associés à une activité humaine intentionnelle. Ainsi, ce que Osmanagić présente comme une révolution historique est perçu par beaucoup comme une illusion, voire une exploitation commerciale.
Malgré ces critiques, les découvertes continuent d’intriguer. Les fouilles ont révélé un matériau que la Fondation appelle “béton préhistorique”, une substance dure et résistante, surpassant en qualité certains bétons modernes. Des mesures électromagnétiques ont également détecté des anomalies sous la Pyramide du Soleil, suggérant la présence possible d’une source d’énergie ou d’une chambre cachée à plus de deux kilomètres de profondeur. Dans les tunnels de Ravne, des niveaux élevés d’ondes et de fréquences, mesurés en unités Bovis, atteignent des valeurs inhabituelles, dépassant 25 000, bien au-dessus des normes d’un environnement naturel classique. Ces phénomènes attirent non seulement des chercheurs alternatifs, mais aussi des visiteurs en quête de sensations spirituelles, certains affirmant ressentir une “énergie revitalisante” sur place.
Le site est devenu un véritable phénomène culturel. Chaque année, des dizaines de milliers de touristes affluent à Visoko, transformant cette ville autrefois discrète en un lieu de pèlerinage pour les amateurs de mystères. Novak Djokovic, la star du tennis, a même visité les tunnels en 2020, les décrivant comme un “paradis sur terre” pour leurs prétendues propriétés curatives. Les habitants locaux, eux, y voient une opportunité économique : hôtels, boutiques et guides touristiques prospèrent grâce à cette “vallée des pyramides”. Pourtant, cette popularité ne fait qu’attiser le débat. Les sceptiques accusent Osmanagić de manipuler les faits pour promouvoir une narrative nationaliste, liant les Bosniens actuels à une civilisation pré-illyrienne prestigieuse, une idée séduisante dans un pays marqué par les conflits identitaires.
Que faut-il en penser ? Les preuves matérielles – blocs taillés, tunnels, datations – sont-elles le fruit d’une interprétation biaisée ou le signe d’une découverte révolutionnaire ? Les scientifiques traditionnels exigent des analyses plus rigoureuses, tandis que les partisans d’Osmanagić appellent à une ouverture d’esprit face à l’inconnu. Ce qui est certain, c’est que le mystère de Visoko ne laisse personne indifférent. Chaque nouvelle excavation pourrait soit confirmer une réécriture spectaculaire de l’histoire, soit réduire cette saga à une anecdote folklorique. En attendant, la Bosnie reste au cœur d’une énigme qui, 25 000 ans après sa supposée création, continue de fasciner et de diviser.